Censorship is obscene [1]
Exposer le mythique Portfolio X de Robert Mapplethorpe à l’occasion du PhotoBrussels Festival, au milieu d’autres photographies explicites de cet artiste, revêt naturellement une intension politique. Il est devenu pratiquement impossible d’organiser une exposition de ses œuvres dans une institution muséale sans créer la polémique ; toute exposition d’œuvres de Robert Mapplethorpe est soit, au pire accusée d’apologie de la pornographie ou, au mieux soupçonnée d’avoir été préalablement autocensurée. Les treize images, pour certaines effectivement pornographiques, du Portfolio X sont pourtant connues et faciles à retrouver sur l’Internet par quiconque souhaite les voir. Elles sont d’une grande qualité technique et leur composition est magistrale. Elles sont associées dans notre exposition à d’autres images plus rarement vues, notamment à des portraits psychologiques intimistes et à quelques Polaroïds uniques.
La présentation de cette trentaine de tirages vintage, donc tous exécutés du vivant de l’artiste et pour la plupart signés par ses soins, nous offre un panorama suffisant pour explorer les raisons qui ont fait de Robert Mapplethorpe la star incontestée de l’art et de la culture queer et subversive des années 1970 et 1980. Afin de prolonger cette réflexion, nous nous sommes proposés d’exposer également une quinzaine de tirages du photographe allemand très précurseur Herbert Tobias et de tenter d’établir un dialogue entre les travaux des deux artistes.
Leurs œuvres homoérotiques respectives, conçues dès 1951 pour Tobias et à partir de 1973 pour Mapplethorpe, outre qu’elles présentent de troublantes analogies, ont non seulement contribué à la libération de la visibilité queer mais ont surtout façonné une imagerie virile sadomasochiste et donné leurs lettres de noblesse aux pratiques fetish gay.
Herbert Tobias est né à Dessau le 14 décembre 1924 et décède des complications du sida en 1982. En 1943, à moins de vingt ans, il est envoyé sur le front russe, qu’il déserte quelques jours avant la fin de la guerre. Avec son appareil Voigtländer 6×6, il y a chroniqué la misère, les destructions et la vie de soldat dans les casemates. A son retour en Allemagne, il envisage une carrière dans le théâtre et, à la fin des années 1940, fait la connaissance de son premier amour, Dick, un jeune employé civil de l’armée américaine basé à Heidelberg. Le couple est dénoncé pour violation de l’article 175 du Code Pénal qui criminalise l’homosexualité en Allemagne de 1871 à 1994. Dick est même chassé du pays, mais ils se retrouvent à Paris où ils s’installent en 1951. Dick y a obtenu une bourse d’artiste et Herbert travaille comme retoucheur pour Willy Maywald.
Les années qu’Herbert Tobias passe à Paris, où il est moins indispensable de dissimuler son amour pour un autre homme, sont l’occasion de la découverte des lieux de drague en plein air – lieux phantasmatiques par excellence de la communauté gay – et de la rencontre de nombreux jeunes garçons. L’artiste les photographie très naturellement, exprimant même un refus de mise en scène, fidèle à ses premières expériences photographiques de terrain. L’érotisme explicite qui émane des portraits qu’il réalise alors réside essentiellement dans le regard des modèles. Scrutant droit vers l’objectif, ils assument fièrement mais naturellement qui ils sont, et plus explicitement leur sexualité. Mais le regard frontal résulte également d’un « dialogue » avec le photographe, qui induit une acceptation de sa part. Ces portraits de jeunes hommes anonymes des années 1950 constituent ainsi l’expression du propre coming-out homosexuel d’Herbert Tobias.
Cette idée de coming-out par l’image, empruntée à un ouvrage paru récemment – en novembre 2025 – contribue à contextualiser les clichés novateurs qu’Herbert Tobias réalise dès 1951 : dans The Ramble, NYC 1969, un recueil de photographies prises par Arthur Tress en 1969 sur un lieu de rencontres en plein air à Central Park, le photographe évoque singulièrement l’idée que cette expérience photographique a constitué son coming-out. Devenu la star d’une photographie homoérotique esthétisante, Il a paradoxalement fait l’aveu qu’il « prenait ces photographies en sachant qu’elles ne seraient pas publiées avant des décennies »… A quelques semaines des émeutes de Stonewall, sa façon éthérée de représenter les rencontres homosexuelles, en donne une image étonnamment peu incarnée. Outre qu’une véritable mise en scène végétale occupe la plus grande partie de ses images, ses modèles ont pour la plupart les yeux ostensiblement clos ou le regard fuyant. Les rares exception sont des portraits d’hommes hallucinés, semblant presque déments. Ces photographies permettent de saisir que celles de Tobias, réalisées 18 and plus tôt ont été très subversives et provocantes avec une grande économie de moyens.
A partir de 1953, suite à sa séparation, Herbert Tobias retourne à Berlin où il entame une carrière de photographe de mode. Même si les scènes de cruising et les portraits d’hommes suggestifs reviennent dès lors régulièrement dans son œuvre à toutes les étapes de sa vie, devenant de plus en plus explicites avec le changement des mœurs et le degré grandissant d’acceptation de la pornographie dans l’imaginaire commun, on constate à quel point ses deux années passées à Paris de 1951 à 1953 ont été déterminantes. Le thème du BDSM, qui va aller en se développant avec l’évolution des pratiques consécutives aux différentes étapes des luttes queer, était déjà explicite, dès 1952, dans « Rêve éveillé d’après Querelle de Brest de Jean Genet » qui montre un homme nu, entravé et offert, dans une cave encombrée de déchets et juste éclairée par les soupiraux. Tous les codes fantasmatiques de ce genre y sont déjà : l’individu seul et vulnérable, l’attente, l’excitation du danger, le risque d’être surpris, la dépendance à un maître, le site abandonné et sordide qui contribue à la sensation d’avilissement du modèle. Cette photographie préfigure ce que les grands artistes queer ne commenceront que 20 années plus tard ; Robert Mapplethorpe n’a alors que 6 ans.
Ce dernier nait à NYC le 4 novembre 1946 et décède des complications du sida en 1989. Il entame dès 1963 des études artistiques ; il réalise très tôt des collages à partir de magazines pornographiques et dès qu’on lui offre un appareil Polaroïd, la photographie devient son médium de prédilection. La frontalité de l’image et le regard (présent ou absent lorsqu’il tronque délibérément le corps de son modèle) marquent toute la production de Mapplethorpe. Ils constituent, comme pour Herbert Tobias un objet de recherche passionnant sur les intensions profondes de l’artiste et sur le sens de son œuvre. De l’invitation à sa première exposition solo à la Light Gallery en 1973, constituée d’une vue frontale de son sexe vaguement dissimulé par une gommette, à son autoportrait du Portfolio X en 1978, où il regarde l’objectif et exhibe en même temps ses fesses seulement vêtues d’un chaps et d’où sort un fouet qui donne à cette image provocante une connotation satanique, à, enfin, l’ultime autoportrait de 1988 où seul son visage nacré et sa main droite tenant un pommeau de cane sculptée d’une tête de mort émergent d’un fond noir, toutes les phase de son existence se synthétisent en un autoportrait face à l’objectif.
Et si Herbert Tobias a réalisé son coming-out par la photographie, sans doute Robert Mapplethorpe a-t-il légitimé ses pratiques SM à ses propres yeux en les exposant ainsi crânement au public. Leurs œuvres obéissent à des codes et processus très ressemblants. Le soin apporté à la composition de leurs images, et leur détermination à concentrer leur regard sur leur modèle, sans digression, souvent sans décor, témoignent de la modernité commune de leur approche. Leur sens des contrastes et de l’utilisation de la lumière démontrent leur culture classique.
Les deux photographes ne se sont vraisemblablement pas connus – on ne dispose en tout cas, actuellement, d’aucune évidence qu’ils se soient rencontrés, ni même que Robert Mapplethorpe ait eu connaissance des clichés de son ainé de 22 ans. Cela aurait pu arriver cependant, car l’artiste allemand effectue plusieurs séjours à New York aux alentours de 1980. Il en profite pour photographier les docks de l’Hudson River, à l’instar de Peter Hujar (1934-1987), une autre grande figure de la photographie homoérotiques des années 1970-80. Les docks abandonnés étaient des lieux de rencontres homosexuelles, réputés pour leurs orgies improvisées, et dont la décrépitude et le danger rappelaient « Rêve éveillé d’après Querelle de Brest de Jean Genet » en même temps qu’ils soulignaient la situation de toute la ville de New York à cette époque.
Robert Mapplethorpe et Herbert Tobias se sont finalement poursuivis sans vraisemblablement jamais se croiser. Au début des années 1950, alors qu’il est photographe de mode à Berlin, Tobias immortalise la mannequin Christa Päffgen, qu’il aurait également convaincue de prendre un pseudonyme afin de faciliter sa carrière internationale et qui devient la chanteuse Nico, et vit à New York à la fin des années 1960, dans le cercle des protégés d’Andy Warhol au même titre que Mapplethorpe. Les travaux de Robert Mapplethorpe sont popularisés en Europe par une première exposition qui se tient à la Galerie Jurka d’Amsterdam du 5 mai au 9 juin 1979. Son catalogue devenu légendaire comprend quelques images du Portfolio X parmi des prises de vues mondaines de femmes de l’Upper Class newyorkaise et des photographies de fleurs. Herbert Tobias expose à son tour à la Galerie Jurka deux ans plus tard du 8 août au 4 septembre 1981, mais aucun catalogue ne semble avoir été publié à cette occasion.
À eux deux, et à 20 ans d’intervalle, Herbert Tobias et Robert Mapplethorpe ont révolutionné le genre de la photographie homoérotique. Ce faisant, ils ont exalté l’imaginaire, les pratiques, la fierté, le sentiment de liberté et la visibilité dont put jouir la communauté queer… des émeutes de Stonewall en 1969, jusqu’à l’arrivée du sida en 1981.
Eric Mouchet
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[1] Texte imprimé sur un tee-shirt à l’occasion de l’exposition « The Perfect Moment » en 1990 au Contemporary Arts Center de Cincinnati ; cette exposition fut l’objet de graves controverses et le CAC fut la première institution culturelle aux Etats-Unis à être poursuivie en justice en raison de ce qu’elle exposait.
AUTOUR DE L’EXPOSITION
// Photo Brussels Festival – du 22 janvier au 22 février 2026
// Nocturne — vendredi 23 janvier, jusqu’à 21 h
// Conversation autour de l’œuvre de Robert Mapplethorpe avec Xavier Canonne, directeur du Musée de la Photographie de Charleroi, et Eric Mouchet — mercredi 11 février, 18 h
// Robert Mapplethorpe & Herbert Tobias (22.01-14.03.2026) | Bruxelles
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